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Polémique à Gênes sur la fuite de criminels nazis LE MONDE | 25 Novembre 2003 | Patrice de Beer Mis en cause par Il Secolo XIX, l'archevêché du port italien dénonce l'"inquisition" dont il serait l'objet. Le quotidien réplique avec de nouveaux éléments. Le débat se poursuit depuis le 31 juillet. "Les gênois ont, je crois, le droit de savoir, après 60 ans, comment tout cela a été possible, et qui l'a permis. Seule l'ouverture aux historiens de toutes les archives, et pas seulement en Argentine, pourra le permettre", écrivait, le 31 juillet dans le quotidien génois Il Secolo XIX, l'éditorialiste Giuliano Galletta en lançant l'enquête sur le transit, par le port italien, de milliers d'anciens nazis après la guerre (Le Monde du 21 novembre). Pour ces fugitifs "errant à travers l'Europe, à la recherche d'une voie de salut en Amérique du Sud, le seul point de passage était le port de Gênes". Et, pour passer les contrôles, ils avaient besoin de papiers. "Dans cette confusion totale, un rôle central a été, dans de nombreux cas, dévolu à l'Eglise, qui, à travers les diocèses de divers pays, s'est faite la garante de la vraie identité de ces réfugiés." Nul besoin de préciser que, si ces documents étaient vrais, les noms y figurant ne l'étaient pas. "Dans ce contexte, Gênes est devenue le carrefour, la Babel de cette phase complexe de l'histoire européenne", avec, selon le journal, le rôle-clé de plusieurs prêtres couverts par l'archevêque de l'époque, Mgr Giuseppe Siri. Son successeur, Mgr Tarcisio Bertone, a répondu en chaire au Secolo. Dans une homélie offensive, publiée dans une édition spéciale du 31 août de l'hebdomadaire du diocèse, Settimanale Cattolico, sous le titre "Les chrétiens n'ont pas peur du martyre", le prélat a affirmé que "l'Eglise sortira blanchie" de tout cela : "Un journal de la ville qui se vante de ses origines nobles, et qui avait récemment aidé à unir les forces pour le bien de la ville et de la région, n'a rien trouvé d'autre, dans ce vide estival, que de sortir un pamphlet publié en Argentine, et qui prétend que l'Eglise de Gênes a participé à l'organisation de la fuite des nazis dans ce pays d'immigration italienne." 'ERREURS PASSÉES' "Ce n'est pas la première fois, ajoute-t-il, qu'est offensée la mémoire vénérée du cardinal Siri, enterré dans cette cathédrale. Il est vrai qu'aucun nom de prêtre génois n'a été cité dans ce feuilleton télévisé. Mais les allusions continuelles à des institutions catholiques méritantes, les titres calomnieux, la publication récurrente de photos du cardinal Siri à côté de souvenirs d'horribles nazis, montrent clairement les intentions coupables de ce journal." Il Secolo XIX n'a pas plié devant ce prêche appuyé par des témoignages de moralité et de soutien à Mgr Siri, "cardinal de la solidarité" et l'accusation d'"inquisition" portée contre le quotidien. Directeur de la publication, Antonio di Rosa a répondu dès le lendemain, en affirmant que les propos de l'archevêque "ne l'avaient pas fait changer d'avis". "Nous devons donc, a-t-il écrit, une réponse et des explications à Mgr Bertone, qui s'est laissé aller à des affirmations simplistes dans son Settimanale Cattolico. (...) Ses propos me rappellent ceux de ces politiciens qui tentent de diaboliser ce que publie un journal uniquement parce que les faits ne leur plaisent pas. Aucun document ne dément les articles que nous avons publiés. (...) Aucune analyse sérieuse de ce qui s'est passé à Gênes pendant l'après-guerre n'a été faite. Nous voulons avancer dans la recherche de la vérité historique. Aucun de nous ne s'arroge le droit de juger l'Eglise, Siri ou un autre." Et Il Secolo de conclure par un appel au pape: "En tant que laïc, permettez-moi, Mgr Bertone, de faire référence aux propos et aux actes de Jean Paul II qui, à plusieurs reprises, a demandé pardon pour les erreurs passées de l'Eglise et qui a avancé, avec transparence et courage, à la recherche de la vérité." Dans ce contexte, le journal a rappelé les interventions de Mgr Siri en faveur de résistants italiens et de juifs durant la guerre. Depuis, l'affaire a continué d'être évoquée par le quotidien, qui a publié de nouveaux documents, comme ce télégramme du Foreign Office confirmant que le Père Petranovic, prêtre croate proche de Mgr Siri - selon le journal, ce que dément l'archevêché -, "avait organisé la fuite de Gênes" de nazis. Le 29 octobre, il a interviewé l'historien argentin Uki Goñi, auteur d'un livre sur l'opération Odessa. Et, le 30, l'écrivain serbe Branko Bokun, à qui l'on doit Un espion au Vatican, et qui raconte comment il a fourni des passeports à des nazis alors qu'il travaillait au bureau romain du CICR. Quel que soit le point de vue que l'on puisse avoir sur cette polémique, la longue enquête du Secolo XIX a suscité un débat - vif, mais sain - sur une question qui, plus d'un demi-siècle après, demeure brûlante, et pas seulement dans la cité ligure. Patrice de Beer |